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Neuvième et dernier tome du journal de l'auteur, publié après sa mort survenue il y a un an.
Comme dans les précédents, mais un peu moins quand même, le texte est émaillé de remarques cinglantes et prises de position à l'importe-pièce. Et puis, un blanc de quatre mois, la durée de sa maladie avant sa rémission puis l'assaut final et fatal. Sevran évoque le cancer sans le nommer et sans s'étendre. L'homme infiniment fragile sous son cynisme ne s'est jamais fait beaucoup d'illusions sur le genre humain en général et sur ses nombreux “amis” en particulier. L'épreuve qu'il a traversée a permis de mettre les points sur les i ; ceux qui sont restés étaient ses vrais amis.

Comme à son habitude, Pascal Sevran a signé là un livre dans lequel il est bien question de littérature, n'en déplaise à ses détracteurs. Pour moi, il restera avant tout un homme de Lettres talentueux.

Par François Dufray :

Frappé d'ostracisme, puis foudroyé par la maladie, l'animateur bondissant raconte, dans un journal posthume à paraître le 8 janvier chez Albin Michel, ses souffrances et sa solitude. Un document poignant dont L'Express publie des extraits en exclusivité.


Il venait d'avoir 62 ans. Vaincu au mois de mai dernier par un cancer que jamais il ne nomme dans son journal, Pascal Sevran repose dans un cimetière du Limousin, auprès de son compagnon, Stéphane, disparu dix ans avant lui. Tout au long de la dernière et pire année de sa vie, l'animateur et écrivain aura noté, comme il le faisait depuis une décennie, ses joies et ses peines, ses trépignements et ses nostalgies. Et, surtout, son face-à-face avec la maladie. Thème obsédant de ce journal d'un condamné, dont L'Express publie en exclusivité les passages les plus poignants.


Pour ce fils de chauffeur de taxi jamais rassasié de bravos, tout a commencé à se dérégler fin 2006, avec le tollé soulevé par ses inacceptables propos sur la «bite des Noirs», responsable selon lui de la surnatalité africaine. «Il a été terriblement atteint par les polémiques, témoigne son éditeur, Pierre Scipion. Il n'avait pas vu venir ce coup. Il se croyait intouchable, entouré de son petit salon littéraire.» Quatre mois plus tard, la controverse passe au second plan, quand ses médecins diagnostiquent un cancer du foie - et certains de ses amis verront plus qu'une coïncidence, chez cet hypersensible, entre son lynchage médiatique et la maladie. Retranché dans sa maison de Morterolles, Pascal Sevran note, sans fard mais avec pudeur, les alternances d'abattement et d'espoir, les lâcheurs qui filent au seul mot de «chimio» et la garde rapprochée qui veille, la déprime des dimanches, et le souvenir des derniers étés radieux avec Stéphane ou Julien. Ce qui tourmente le plus l'ancien chanteur et parolier de Dalida, ce sont ses cordes vocales atteintes - manière peut-être de se focaliser sur un dégât collatéral pour ne pas voir «le feu qui couve dans son ventre». Lors de ses hospitalisations, sa misogynie capitule devant le dévouement des infirmières, auxquelles il offre le champagne pour fêter l'élection de «Nicolas S.». Car il est plus sensible que jamais aux signes d'amitié des people de la politique. Il se raccroche à l'idée de remonter sur scène, rassemble ses dernières forces pour «faire taire la rumeur» dans une interview à VSD. Même blessé à mort, cet atrabilaire aux chemises criardes aura gardé son art, hérité de ses idoles Chardonne et Jouhandeau, de poser le mot à sa juste place sur le papier. Mais, au début de 2008, c'est le blanc sur la page qui l'a emporté à jamais.


Paris, 13 février 2007 :


Ils ont signé dans Libération une réponse à mes juges et autres, c'est Philippe [Besson] qui l'a écrite. J'ai voulu les réunir à dîner, champagne, saumon, la tour Eiffel, Notre-Dame en prime. Philippe bien sûr, les frères Séchan, Christine Clerc, Christophe Girard, Richard Cannavo, Georges-Marc Benamou, mon neveu Jean-Christophe. Benoît Duteurtre, France Gall, Roger Hanin n'étaient pas libres ce soir.

Denis Tillinac, que je connais peu en réalité, m'intimide. Il était là, solide et affectueux. J'aime son oeuvre, j'aime l'homme qu'il est.

Tous des cocus, dit-il. Des salopards. Je retiens ma plume, ce que je n'aurais pas fait il y a encore quinze ans, on ne peut plus rien écrire. Simenon ne pourrait plus écrire une ligne.

Ce soutien si franc de Denis Tillinac, spécialiste éminent des affaires africaines du président Chirac, est un joli pied de nez aux droits-de-l'hommistes patentés.

Philippe me dit que Laurent Joffrin n'a fait aucune difficulté pour publier son article prenant ma défense: un peu d'air frais, d'honnêteté dans ce débat insupportable de non-dits, d'hypocrisies. [...]


Morterolles, 1er août à 18 h 30 :


Dès le 31 mars, je n'ai plus écrit une ligne de ce journal, pas pris une note, rien. L'idée ne m'a même pas effleuré, je devais faire face à des échéances terrifiantes. On venait me confirmer les plus mauvaises nouvelles possibles sur mon état de santé. A partir de cet instant, plus rien n'a compté pour moi que de tenir dans l'épreuve.

Serge T. a su le premier, il m'attendait ce jour-là où je suis sorti de la clinique Chénieux, mes radiographies, échographies et scanner sous le bras. Je lui ai dit: «Ça ne va pas, il va falloir se battre.» Il a fait mine de ne pas très bien comprendre, c'est sa manière de nier la gravité des choses.

A Jean-Christophe [neveu de P. Sevran] qui était venu m'installer Internet avec l'espoir de me familiariser avec cet instrument du diable, j'ai dit la vérité, à sa mère Jacqueline aussi. Sa mère sans laquelle je n'aurais pas résisté aux vents mauvais qui faillirent m'emporter. Les pages qui suivent ont été rattrapées au vol.

Je n'ai pas pensé à la littérature, à la mienne en particulier, une seule seconde durant cette période, jamais je n'ai vécu ce cauchemar avec l'idée d'en faire un jour de la littérature. Il faudra donc lire et comprendre les pages qui suivent entre les lignes, je dirai les choses à mots couverts, pas de gémissements, pas d'apitoiement; tant de gens souffrent en silence.

Pierre S. ne sait pas que j'écris, il ne me l'a même pas demandé. Ce journal ne sera sans doute pas très bon mais il sera, je le veux, il sera la preuve étonnante que je suis encore en vie.


2 août :


Serge T. n'éteint pas les lumières et ne ferme pas les portes. Comme il attend que je sois couché pour ressortir devant la maison fumer une dernière cigarette, je suis obligé de me relever afin de vérifier où il est passé car il n'éteint pas non plus les bougies que nous allumons au salon chaque soir.

Je le houspille un peu mais je ne me fâche pas. Il a droit à beaucoup d'indulgence car il a des façons d'être près de moi, silencieux ou bavard selon que je suis ou non dans un bon quart d'heure. Personne ne peut mieux que lui faire comme si j'allais bien quand je ne vais pas bien du tout.


9 août :


[...] Il fait tiède et triste sur Morterolles. Même le silence m'ennuie, d'ailleurs tout m'ennuie ici où je me cache désormais plus que je ne me plais. Mais je m'ennuierais aussi à Paris à ma fenêtre qui vaut de l'or et sous laquelle défilent des baguenaudeurs les mains pleines de glaces et de téléphones portables. Des Japonais, des adolescents torse nu trop beaux.

Est-on jamais guéri? Oui bien sûr, d'une bronchite ou d'un lumbago, pour le reste, nous ne perdons rien pour attendre.

Oui, je viens de surmonter, à la stupeur de mes médecins mais grâce à eux surtout, quelques épreuves terrifiantes et banales - épreuves, on pourrait dire plus mais je n'aime pas du tout évoquer cela qui me dégoûte. La propension de quelques-uns à étaler leurs douleurs intimes me fait mal. Je ne les juge pas, chacun se libère comme il peut, moi je me tais, je reste stoïque et perdu. Prêt à tout. J'irais à Lourdes à genoux s'il le fallait, si j'étais sûr mais je ne suis jamais sûr de rien. «Je mettrai un cierge, il ne faut rien négliger», me promettait Christine Clerc la veille de mon opération. Je ne l'ai pas découragée, d'autres qu'elles ont eu le réflexe de se tourner vers le ciel pour moi, il ne faut rien négliger, en effet. En soufflant chaque soir les bougies sur la cheminée du salon qui éclairent la photo de Stéphane [compagnon de P. Sevran, disparu en 1998], que fais-je d'autre? Je lui parle d'amour et lui demande de me protéger. Prêt à tout pour ne pas mourir trop tôt, trop vite. Je me vois faire, je m'entends prononcer ces mots des pauvres gens que nous sommes.

Si ce n'est pas une prière, ça lui ressemble. J'écris, c'était inimaginable il y a moins d'une heure. Je n'en avais pas la moindre envie et pour raconter quoi et à qui? Voilà la réponse que je faisais à Philippe hier encore quand il me suggérait de reprendre mon stylo. C'est fait. Je ne suis pas du tout certain que ce début aura une suite, demain ou jamais ou dans un mois. J'écris pour me venger de ma corde vocale droite qui ne vibre plus comme elle le faisait si gentiment avant d'être quelque peu malmenée durant l'intervention chirurgicale.


10 août :


«Ne quittez pas, je vous passe le président Sarkozy...» Avec le décalage horaire, il devait être 9 heures du matin à Wolfeboro au bord de ce lac qui me fait rêver.

«Je veux juste prendre de tes nouvelles, me dit-il. Je ne te dérange pas?» Il plaisante, j'espère. «Je voulais entendre ta voix et t'embrasser. Cécilia qui est à côté de moi t'embrasse également.»

Il voulait entendre ma voix! Il aura été servi. «Je te l'ai donnée ma voix, lui dis-je, il faut me la rendre maintenant.»

Ma rage de ne pas avoir pu lui parler quelques minutes de plus, lui dire combien je les aimais tous les deux.


11 août :


Serge T. et Jacqueline me trouvent une bonne mine ce matin, «bien meilleure qu'hier au soir», précise Serge.

Tu étais très marqué, le regard triste et te voilà de nouveau pétillant.

Je suis, c'est vrai, vulnérable à la moindre contrariété, sensible au moindre espoir.

Je retiens qu'il y a quelques chances que je puisse reprendre un micro en janvier prochain et m'en aller faire l'artiste sur scène et à la télévision. Cette perspective joyeuse m'a permis de mieux dormir et d'offrir ce matin à Serge T. un sourire des jours avec.

Sa principale préoccupation aujourd'hui, c'est d'acheter des carottes au Monoprix place de la République à Limoges, pour les ânes et les chevaux. Nous irons et j'en profiterai pour aller fouiner au rayon littérature de la Fnac dont on a vite fait le tour. Avant cela, les filles du CHU m'auront enlevé quelques fils et agrafes que je porte ici et là dans mon dos.

Quand j'écris «les filles du CHU», il faut comprendre l'affection qui m'emporte chaque fois que je pense à elles, que je les vois, et je les ai beaucoup vues. Je vais leur porter des fleurs et des chocolats. J'en embrasserai quelques-unes qui ne m'ont pas lâché ni des yeux ni du coeur. Elles sont secrétaires, aides-soignantes, infirmières, masseuses. Elles sont bien plus que cela quand nous tremblons de peur ou de fièvre. Elles sont nos soeurs, nos mères, nos amantes. Le rôle des femmes dans la vie des pauvres garçons que nous sommes, je n'ai pas attendu ce terrible printemps pour m'apercevoir qu'il est irremplaçable. Des dizaines de pages de ce journal en témoignent. [...]


12 septembre :


Une petite jeune fille blonde a scié la chevalière en or à mes initiales, celle qui n'avait pas quitté mon doigt depuis le jour de mon certificat d'études. Un cadeau de ma grand-mère. Pas de bijou, pas de métal au bloc opératoire. Jacqueline a décroché de mon poignet gauche la gourmette en argent de Stéphane, celle-là même que je gardais au creux de ma main lorsque c'était lui qui était aux prises avec les chirurgiens.

Une carte de Marc-Olivier [Fogiel] qui me dit ne pas trouver les mots qu'il a envie de m'écrire tant son émotion est grande. Je les trouve très bien au contraire, ses mots; ils me touchent après un si long silence. Nous nous reverrons en tête à tête dès que j'irai mieux. Je lui laisse à l'instant un message sur son répondeur. «Tu comptes pour moi», m'écrit-il. Lui aussi compte pour moi, c'est même pour cela que j'ai eu le coeur lourd quand il m'a manqué. [...]


15 septembre :


Laurent Ruquier qui tombe de la lune découvre, effaré et triste, que ceux qu'on appelle «les gens du métier», les artistes ses chers amis, avaient abandonné Jacques Martin depuis qu'il était malade, c'est-à-dire inutile, sans pouvoir.

L'étonnement enfantin de Laurent Ruquier étonne de la part d'un garçon qui n'est quand même pas né hier matin. Il en va toujours ainsi: «les gens du métier» ne pensent qu'à leur pomme. Ils laissèrent crever de solitude Guy Lux, Yves Mourousi, Denise Glaser, la liste est interminable. Qui pense encore à ma chère Jacqueline Joubert, à part ses enfants? A Jacqueline Huet? Il en ira de même pour toi, mon cher Laurent, et pour moi naturellement. De tes rires et de mes chansons il ne restera bientôt plus rien, n'aie aucun doute là-dessus. [...]


3 janvier 2008 :


Tarzan, le cheval adoré de Stéphane, couché dans son pré, ne pouvait plus se relever. Je dormais, les jardiniers ont appelé le vétérinaire qui lui a fait une piqûre. Mon beau-frère a laissé le soin à ma soeur Jacqueline de me l'annoncer. Tarzan avait bientôt 30 ans.


4 janvier :


Un sondage du Figaro nous informe que 70% des jeunes Français sont déprimés. Je fais partie des jeunes Français. Stéphane aurait 45 ans aujourd'hui. J'ai dû m'y reprendre à deux fois en comptant sur mes doigts pour tomber sur ce chiffre-là qui est le bon et me fait mal... 45 ans! Comme il serait beau encore, même avec des cheveux blancs.


5 janvier :


On reconnaît l'encre verte et l'écriture large et déliée. Les voeux d'Alain Delon, une double carte très élégante comme lui. «Mon Pascal», écrit-il, et bien sûr je suis touché de cela. Un choc quand même, la splendide photo en noir et blanc qui illustre ses voeux affectueux. A leurs sourires, on devine que c'était un jour joyeux, il y a environ quarante ans. Au Festival de Cannes? Delon, dans sa splendeur, en smoking, et groupés autour de lui: Jean-Claude Brialy, Sacha Distel, Jean-Pierre Cassel. Terrible! la violence du temps qui passe. Delon, le dernier des Mousquetaires. La fin d'un monde. Le nôtre.

Publié par Ronan